
La transmission écrite contre la transmission orale
Il est important, pour comprendre le Reggae, de bien cerner ses origines culturelles et sociales, pour cela nous sommes obligés d'étudier le processus de création de la musique en Afrique avant et pendant la colonisation.
Depuis quelques années maintenant, les africains eux-même étudient leurs musiques et apportent ainsi une précieuse contribution à la connaissance de celle-ci, mais la méthode et les moyens techniques employés pour connaître ces musiques, sont aussi ceux qui imposent brutalement à l'Afrique et sa diaspora d'adopter la culture occidentale ou de se fondre en elle.
Il existe de nombreuses études faites sur le sujet par les occidentaux, présents en Afrique, et pour faire court il est important de noter le fossé qu'il existe entre leurs découvertes des genres musicaux et la réalité culturelle africaine.
Un exemple: l'intonation, le timbre, la situation des hauteurs sonores ne peuvent pas se traduire avec la méthode occidentale et ne rentrent pas dans le cadre d'une partition écrite. Car en Afrique, la musique est conçue, organisée, enseignée et conservée en dehors de tout système d'écriture. Il a donc fallu attendre les premiers enregistrements sonores pour se rendre compte du fossé entre les deux mondes. L'enregistrement rend compte de certains paramètres qui manquaient à l'occident pour analyser le rendu musical Africain. Analyser, mais pas comprendre, car il existe en effet trois modes d'approche de l'étude musicale, celle de l'ethnomusicologue qui analyse froidement les aspects de la forme musicale selon des principes “scientifiques”, celle de l'amateur étranger à cette culture qui recherche l'aspect émotionnel et esthétique, et enfin celle du musicien africain ou de n'importe quel membre de sa communauté qui participe à l'élaboration de la musique. Pratiquement un seul de ces trois angles a un sens, et c'est évidemment aucun des deux premiers.
Ce qui signifie que pour ceux qui n'appartiennent pas à la communauté africaine, au sein de laquelle la musique se vit, la traduction est impossible. L'autre différence repose sur la recherche du rendu.
“Alors que les Occidentaux semblent se complaire dans l'analyse et la recherche de la précision, comme pour se rassurer en manifestant leur pouvoir sur le temps et l'espace infinis qui les angoissent, les Africains paraissent au contraire vouloir épouser la complexité du monde en évitant la précision et l'analyse, quitte à brouiller les cartes avec beaucoup d'ingéniosité “ Extrait de l'encyclopédie Universalis.
Prenons un exemple concret en comparant le piano et le xylophone africain connu sous le nom de balafon. Le piano donne des sons clairs et précis, tandis que le balafon donne des sons brouillés. Les mauvaises langues vont dire que c'est dû à l'aspect rustique du balafon, il n'en est rien. En effet, si l'on joue sur un simple jeu de lames de bois posées sur deux traverses, on obtient des sons clairs qui charment les oreilles occidentales. Un tel instrument existe au Tchad, mais il est réservé aux enfants ou aux futurs joueurs de balafon. L'instrument de qualité qui se joue en public comporte des lames posées sur un chassis avec en dessous un jeu de résonateurs en calebasse. Sur chacune des calebasses on colle une fine membrane pour boucher un trou que l'on a fait, ce qui permet, lorsqu'on frappe la lame de bois, d'améliorer la résonance et de donner ce fameux son artificiellement brouillé. Vous l'aurez compris, la technique de fabrication de l'instrument n'est déjà pas la même, ni dans sa technicité ni dans son approche sonore.
Autre particularité en occident, pour écrire la musique il faut l'inscrire dans un temps donné alors que d'une manière générale, une musique africaine s'organise à partir de structures intemporelles et de schémas mélodiques et rythmiques placés dans un cadre temporel abstrait, la part laissée à ce qu'on peut appeler interpretation ou improvisation est essentielle pour en faire une musique vivante.
Il en est de même pour son apprentissage, l'éducation musicale occidentale, depuis le moyen âge prône la musique écrite sous forme de partitions qui traduisent les caracteristiques d'une musique par la hauteur, la durée, l'intensité et le timbre. En Afrique, la transmission est orale, le professeur est capable avec des mots de décrire ce qu'il attend de son élève et il ne s'agit pas de reproduire des séquences musicales mais bien de créer une nouvelle oeuvre à chaque fois.
Pour finir, l'art musical africain repose sur des principes de vie, de lieu, de religion. Il n'est pas possible d'envisager la musique africaine en lui ôtant son caractère sacré, car en Afrique la musique est sacrée.
Le souffle de l'Occident sans cesse amplifié par les moyens modernes de communication semble contribuer à la perte de l'art musical traditionnel Africain. Pourtant la richesse du patrimoine africain et son apport à la musique sont indéniables, comme le prouvent les formes musicales modernes développées par sa diaspora (Gwo Ka, Bélè, Calypso, Reggae...), la problématique de la diaspora est encore plus difficile, parce qu'elle vit en occident ou dans un contexte occidental. Il est donc important pour décrire cette problématique de parler de colonisation et d'en reviser les termes.
Les effets de la colonisation
Pour commencer ce sujet je suis obligé de décrire le principe même de la colonisation.Mais avant même de décrire la décolonsation, il faut expliquer ce qu'est le colonialisme. Il s'agit d'une doctrine justifiant la colonisation comme l'extension de la souveraineté d'un État sur des territoires situés en dehors de ses frontières. L'étymologie grecque du terme souveraineté étant “supérieur”, si la colonisation a commencé pour des raisons financières, elle est souvent associée dans les livres d'histoire au commerce triangulaire. Je n'arrive pas à croire qu'elle ne puise pas son énergie destructrice dans une idéologie raciste visant à attribuer un statut inférieur aux peuples colonisés. En niant leurs cultures, leurs coutumes ou leurs religions, en méprisant leur rapport au monde, le colonisateur blanc et européen s'est cru investi d'une mission civilisatrice fondée sur sa soit disante supériorité naturelle. Alors qu'Aimé Césaire révèle avec force la violence constitutive du système colonial, dont l’action et les discours sont tout autant destructeurs des civilisations indigènes et européennes, l'indien Rajeswari Sunder Rajan rappelle la prolifération « des réclamations de divers peuples et gouvernements relativement aux crimes dont ils ont été victimes et pour lesquels ils exigent reconnaissance, repentances et réparations ». Vous comprendrez que le Reggae, même s'il n'est pas le seul, emprunte beaucoup à ces revendications et s'en fait le porte parole.
Mais sortir du phénomène de colonisation voudrait dire une réécriture de l’histoire, qui n’est pas uniquement un exercice universitaire ou culturel mais forcément politique, qui fait l’objet de récriminations, de conflits et de violence. Si l’on suit l'écrivain Sartre, “les prises de parole des « Noirs » émettant un discours humaniste pour dénoncer l’inhumanité de l’Europe forcent, d’une part, les colonisateurs à explorer leur identité et, d’autre part, les colonisés à ne pouvoir ni rejeter ni s’approprier systématiquement les valeurs occidentales, précisément à cause du décalage obscène entre les valeurs d’humanisme professées et les monstruosités du système colonial”.
De cette imposante "connerie" colonialiste découle des générations et des générations de gens d'origine africaine mal éduqué sur leur origine, leur culture et leur musique. Sachant en plus que l'enseignement scolaire ou social qu'on leur a donné a été fait sous un angle occidental, ils sont privés du concept culturel et sacré de l'Afrique. Il est commun de dire qu'aucun programme scolaire ne leur a expliqué ce phénomène de colonisation dans son ensemble et qu'encore aujourd'hui l'occident nie la contribution de l'Afrique aux sciences et à la philosophie. Ce manque de repère favorise le développement d'un renoncement culturel.
L'occidentalisation
Parler d’occidentalisation de la musique revient à opposer deux parties du monde : La partie occidentalisée et celle qui ne l'est pas encore complètement. Parler d’occidentalisation du monde revient aussi à parler d’uniformisation du monde, puisque ce dernier serait amené à avoir un mode de vie et une culture uniformément occidental.
J'entends déjà le lecteur de cet article me répondre; la musique est universelle, elle n'appartient à personne ! Je vous propose deux pistes de réflexion : Qui a imposé cette idée de l'universalité de la musique sinon l'occident ? Comment rendre universel une chose qui n'appartient qu'à un peuple sinon en la lui volant ou en la copiant ?
Dans ce rapport de force, il n'y a pas de place pour les mfaibles, et c'est pour cela que le Reggae a toujours été dans la catégorie des musiques révolutionnaires. Pour citer un artiste de reggae que j'ai interviewé sur ce sujet “Le probleme actuel est que maintenant l'occident nous à imposé une chappe mondiale, qui fait que nul ne peut avoir maintenant de marges de manoeuvre et s'écarter de la pensée unique sans causer un ramdam.” Modesty I.
Il est donc dangereux de penser autrement mais aussi de créer autrement. Il n'est plus possible après des siècles de colonisation de revenir en arrière et d'avoir un effet rétroactif pour revenir aux valeurs culturelles de la musique africaine. Parce que vous imaginez bien que ne comprenant rien à la traduction de la musique africaine, l'occidental a détruit le peu qu'il en avait compris.
Je vais vous donner un exemple qui m'a toujours frappé et qui illustre parfaitement à mon goût le principe d'occidentalisation de la musique. On parle souvent du premier album de The Wailers, Catch A Fire comme étant le premier album du groupe, ce qui est déjà une erreur. C'est le premier album sorti sur un label international, Island Records. Une sorte de déformation qui n'a pas touché que la discographie du groupe mais aussi sa musique. Quand Chris Blackwell, le patron du label Island Records, a donné de l'argent aux Wailers pour produire un album, ils sont rentrés en Jamaïque pour l'enregistrer et dans l'entourage de Blackwell tout le monde lui a dit qu'il ne reverrait jamais la couleur de son argent, qu'il n'aurait jamais du donner son argent à des Jamaïcains. Pourtant les Wailers ont utilisé l'argent jusqu'au dernier centime pour ensuite revenir vers Blackwell avec les bandes de Catch A Fire. Et bien entendu après écoute il a voulu remixer l'album pour améliorer sa pénétration sur le marché US/EU. Ils ont rajouté des instruments sur les pistes, changé la pochette et le nom du groupe. Au final deux disques vraiment différents, l'un sonne Reggae et l'autre Rock. Pour infos, vous pouvez trouver la version originale dans la version Deluxe éditée en 2001. Plus tard dans une interview, Chris Blackwell admettait que la version Jamaïquaine était bien meilleure que la sienne. (source E. Parata). Pourtant l'histoire n'a retenu que la version “Rock” destinée à l'occident et des générations de fan de Bob Marley (dont moi même) ont finalement digéré cette imposture. Je pourrais taxer Chris Blackwell de méthodes colonialistes, mais en voulant imposer sa vision occidentale de la musique Jamaïquaine il aura quand même contribué à son emancipation. C'est cette particularité qui nous divise souvent en deux lors du processus créatif, doit-on accepter que l'on dénature une oeuvre pour l'adapter à un marché? Cette voie est dangereuse vous le comprendrez, elle pousse à la réflexion dans tout ce que nous tentons de sauver de la culture africaine et la façon dont nous fabriquons la musique Reggae au quotidien.
Comment lutter ?
Toutes les musiques issues de la colonisation ont pour socle l’Afrique, elles lui rendent hommage et permettent une communication entre panafricains. Le Reggae est un exemple majeur dans ce domaine, mais il est le résultat d'un traumatisme profond, et comme vous l'avez noté plus haut, cette musique a besoin de dépasser le cadre statique temporel occidental pour briser les frontières imposées par l'occident. La forme musicale est donc importante dans la tradition de l'oralité, il ne s'agit pas de copier la forme basique de la musique occidentale et de prétendre être un acteur important dans le destin de l'Afrique et de sa diaspora. C'est trop facile.
Il s'agit plutôt d'apprendre la musique sous sa forme originelle pour enfin participer à son développement et à sa préservation. Si le reggae a réussi à se démarquer considérablement c'est qu'il emprunte beaucoup des recettes de la musique traditionnelle africaine. La relation au temps, l'improvisation, la capacité à s'adapter à son époque de vie en font des atouts majeurs pour son expansion et sa compréhension, mais il ne faut pas oublier le rôle social et communautaire dans ses textes.
A ce sujet je suis toujours surpris d'entendre les textes sur le « savoir est une arme » dans le Rap ou le Reggae francophone, invitant la jeunesse à étudier l'histoire pour pouvoir être fier de ce qu'ils sont. Mais ils vont étudier quel histoire exactement? A qui vont-ils demander pour savoir qui ils sont et d'où ils viennent? Et pour finir, si la forme musicale choisie ne répond en rien au niveau qualitatif à une forme africaine, alors comment être crédible ?
Il existe presque un instrument africain pour un instrument occidental, à l'image du balafon qui remplace le piano, la kora qui remplace la guitare, etc. Alors pourquoi ne pas imaginer commencer l'apprentissage de la fabrication de ces instruments, puis leur maniement pour finalement arriver à les introduire dans nos créations musicales dans le futur. Sortir des sentiers tracés par les élites occidentales en matière de commercialisation de la musique, ne plus se soumettre à leur didacture et offrir au peuple ce qu'il attend, c'est à dire de la musique qui dure plus de 2min30 dans lequel on répéte quatre fois un refrain vide de sens. Parce qu'on peut se plaindre du déclin de l'industrie musicale, du torpillage des majors, de l'occidentalisation, de la mondialisation, du piratage etc. Mais qui va respecter nos créations si nous même ne faisons aucun effort ? Il y a 30 ans nos grand parents proposaient des morceaux de 5, 7, 8, 11, 15 minutes parfois, et quand on écoute ça aujourd'hui ,ça nous mets en transe. Quel morceau de 3 minutes de musique actuelle vous met franchement dans cet état ? Pour moi aucun...
L'autre aspect est notre devoir d'apprentissage chez les jeunes. Dans mon dernier article, j'ai déjà traité ce sujet mais je préfére en reparler parce que vraiment sans celà on ne pourra jamais assurer notre avenir. Il faut impérativement former nos enfants à la découverte des instruments mais aussi les former à l'écoute. C'est bien de le brancher sur Trace TV quand il rentre de l'école mais il y apprend quoi ? Un modèle qui ne devrait pas être le sien, une forme musicale qui ne devrait pas être la sienne, des codes qu'il ne devrait pas suivre. Il faut, et c'est notre rôle, ouvrir nos discothèques et l'intéresser à la musique, la vraie, celle qui puise dans notre patrimoine culturel et qui représente une science que nous devons défendre contre cette invasion systématique de l'occident.
Pour finir, la voix est un instrument de musique, c'est vrai. Mais elle est censée aussi raconter une histoire compréhensible par la masse de vos auditeurs. La valeur de nos textes est importante. Je vous le dis en tant que chroniqueur musical, je vais de déception en déception depuis 15 ans quand notre actualité est marquée par des événements sociaux ou politiques majeurs, la perte d'un de nos artistes, d'un de nos jeunes, d'une émeute suivie d'une repression policiere ou encore quand la dictature coloniale qui rappelle à l'ordre un sound system, et que personne ne réagit. Par contre, pour raconter des conneries sur le mari de son ex-femme, critiquer la jeunesse, untel ou untel, pour ces textes sans intérêt, là tout le monde ou presque répond présent.Evidemment nous sommes libres de nos propos, mais nous ne pouvons pas nous écarter dans le reggae de son aspect sacré et donc spirituel. ... Nous devons nous rapprocher de nos racines musicales et respecter les formes de musique traditionnelles, elles sont la clef d'un trésor perdu.
Nous devons apprendre aussi à nous faire confiance et à nous respecter, si je vous dis que dans cette culture occidentale nous sommes devenus totalement paranoïaques vous allez sourire mais vous conviendrez que c'est réel. Chaque artiste jamaïcain ou africain dont je fais la promo vient me remercier personnelement, il n'hésite pas à publier un remerciement public sur son facebook ou twitter, c'est un homme libre, vous comprenez. Les francophones pour qui j'assure parfois la promotion ne disent pas merci et une fois mon action terminée avec eux, ils finissent toujours par se plaindre. Vraiment cet esprit de supériorité chez certains m'effraie !
Pour conclure je voudrais remercier toutes les personnes qui m'ont aidé à écrire sur ce sujet, c'est vaste, très vaste, et je ne suis pas sur d'en avoir cerné tous les aspects. J'attends beaucoup de vos commentaires sur cet article, parce que je ne détiens aucune solution qui ne puisse être perenne sans votre participation ou votre réflexion.
« Les Chroniques A Moment In Life sont des réflexions de Xavier S. sur la culture et l’industrie Reggae Dancehall. Elles engagent les opinions de leur auteur, et pas nécessairement celles de l’ensemble de la rédaction de DAViBEJamaica »









