
Depuis les années 70, bon nombre de français sont allés en Jamaïque pour découvrir les rouages d'une véritable industrie de la musique. Certains pour voler les œuvres, le travail des musiciens ou des artistes jamaïquains à renfort de dollars ou d'euros. D'autres simplement pour avoir un meilleur son, l'ingénieur du son jamaïquain assurant à votre disque une meilleure facture ! D'autres pour faire des documentaires avec toujours plus ou moins le même angle d'approche sauf rare exception. Il reste quelques personnes qui ont essayé de construire une vraie relation avec la Jamaïque en vivant sur place et en s’imprégnant de l'atmosphère locale pour construire leur studio et produire des artistes locaux. Peu de chanteurs ou producteurs ont cherché à intégrer le mainstream musical Jamaïquain et à imposer leur art.
Depuis le 5 mai 1494, date à laquelle Christophe Colomb accosta dans le nord de la Jamaïque, l’histoire de cette île a toujours été associée aux termes : génocides, esclavage, colonisation, racisme, violence, misère, pauvreté, gangs et guerre politique. De quoi faire peur aux plus braves, mais c'est bien dans ce climat si particulier que ce petit bout de terre a imposé au monde le Reggae.
Il est important d'en saisir la nature, l'essence même, avant de se plonger corps et âme dans cette musique si particulière.
A mon avis, il y a deux façons bien distinctes de voir cette musique. D'une part, à l'américaine: le show, la musique, la danse; et d'une autre part plus européenne, une approche que je vais qualifier de coloniale, d'intellectuelle et bourgeoise. Donc d'un côté ceux qui pensent que la Jamaïque est là pour nous divertir, et de l'autre, ceux qui pensent que l'on peut voler leur musique puisque c'est comme cela que ça fonctionne depuis des générations.
Je suis un peu "trash" je l'avoue, mais regardons tout de même de prêt les faits. Combien d'artistes en France se revendiquent du mouvement reggae/dancehall mais n'ont jamais mis les pieds en terre sainte ? Combien utilisent cette forme musicale sans jamais s'intéresser à son héritage ? Et surtout, pour conclure, où est passée la génération roots et consciente du reggae? Sachant que depuis la fin des années 80, le ragga et le dancehall occupe presque 90% du marché francophone. Shake ton booty a remplacé Jah Knows Best !
A l'image de Cali P dont DAViBE Jamaica et beaucoup d'autres médias viennent de tracer le portrait, ne faut-il pas prouver son engagement à cet art musical ? Comme lui, apprendre l'anglais, s'intéresser à toutes ses formes anciennes comme récentes, poser sur un riddim de Sly & Robbie, un autre de X-Terminator pour enchaîner sur un riddim 100% dancehall comme le BBQ riddim...
Un producteur comme Sherkan qui a monté son studio sur place il y a quelques années a réussi à imposer son travail et sa vision du reggae doucement, mais sûrement. Et si vous avez l'occasion de lire son blog, vous comprendrez qu'on est loin du conte de fée. Mais son travail et son obstination ont été payant.
En métropole je citerais le travail remarquable de Guilaume Bougard ou Kingston Connexion dans un genre roots, qui sous un angle différent, ont tissé des relations fortes avec quelques-uns des meilleurs musiciens de l'île. Ils éditent ou rééditent quelques-unes des perles jamaïquaines mais le font toujours en apportant un travail conséquent avec les musiciens, sur le mixage et surtout sur la qualité.
Il en existe quelques autres mais le but n'est pas ici de les énumérer mais plutôt de vous faire comprendre que les exemples de réussite sont rares.
Aujourd'hui quand on veut réussir son disque, on a besoin des meilleurs. Les artistes du monde entier l'ont vite compris, donc quand je parle dans la journée avec quelques ingénieurs des studios de Kingston, il n'est pas rare qu'ils me disent, "tiens, aujourd'hui je travaille pour un japonais, un suisse, un américain, un anglais, un allemand", etc.
Pour les français partir en Jamaïque quelques mois pour apprendre dans la meilleure école du monde est une idée bizarre parce qu'ils n'écoutent plus rien du reggae ou du dancehall moderne. Certains sont bloqués en 1975, d'autres en 2002, il pense que plus rien de bon n'existe depuis. Certains pensent même qu'ils sont en train de créer du neuf et qu'ils n'ont besoin de personne pour faire de la musique. D'autres admettent que pour le mastering oui, ok, allons contacter un jamaïquain. La fierté ou l'imbécilité française ?
Non, parce que je lis et j'entends beaucoup de jeunes gens qui veulent se lancer dans le reggae. Ils choississent presque tous la simplicité. Il est commun de dire que toaster n'est pas bien difficile finalement, chanter sans autotune ou vocoder est une autre paire de manche.
J'imagine déjà vos futurs commentaires, à base de clash avec comme objectif de me rappeler qu'il faut vivre avec son temps. Mais ne voyez-vous pas qu'en faisant les choses vers le bas, vous discréditez le travail de tout un peuple ? Un peuple qui depuis 50 ans défend votre liberté d'expression.
En Martinique où je réside, il est commun de dire que le reggae n'a jamais existé dans sa forme roots, seules les formes les plus récentes ont été exploitées depuis les années 90. Nous sommes ici proche du concept américain, dansons, fêtons, célébrons. Mais aujourd'hui il est peut-être l'heure de faire un bilan et de voir qu'en 2011, les messages, les textes de nos chanteurs francophones sont loin des rastas anthem jamaïquain et le fossé culturel et social est immense.
Pour conclure, les conséquences sont énormes. Nous sommes sans arrêt en train de nous plaindre d'un manque de reconnaissance, que « notre musique » n'est pas présente dans les médias (ou alors faut être un clown du reggae), qu'on interdit les sound system (surtout aux Antilles). Le travail devait se faire en amont les amis, comment imposer une culture qui n'est pas la notre ? Comment vivre au rythme des productions jamaïquaines en espérant les imposer dans une France qui n'a rien à voir avec la Jamaïque ? L éducation est la clef, Réfléchissons comme d'autres avant nous ont réfléchi pour informer, instruire les gens autour de nous sur les bienfaits de cette musique sur la population et toute l'éducation qu'elle contient nous permettra de mieux vivre ensemble. Il ne faut pas nous mettre nous même dans un ghetto culturel mais plutôt créer des structures capables de tisser des liens durables entre la Jamaïque, la Martinique, la Guadeloupe et la France métropolitaine.
Je vous invite d'ailleurs à lire tous les jours l'actualité de DAViBE Jamaica qui, je vous le rappelle, a cette vocation première de rendre accessible la culture et la musique Jamaïquaine à la population francophone.
« Les Chroniques A Moment In Life sont des réflexions de Xavier S. sur la culture et l’industrie Reggae Dancehall. Elles engagent les opinions de leur auteur, et pas nécessairement celles de l’ensemble de la rédaction de DAViBEJamaica »









