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Les noirs a l’heure de l’indépendance jamaïcaine : histoire d’une majorité marginale

Les noirs a l’heure de l’indépendance jamaïcaine : histoire d’une majorité marginale
Écrit par  CoXsone le Lundi 08 Août 2011 à 10:08
L’article s’intéresse à la construction de l’identité noire en Jamaïque lors de l’indépendance obtenue du Royaume-Uni en 1962. Dominée par les Euro-créoles, paupérisée et confrontée à une offre politique nationale inadaptée, la population africaine souffre de l’absence d’une identité noire institutionnalisée, diluée dans le - nationalisme multiracial créole -.

  Ce travail met en lumière l’importance de l’histoire et des problématiques de la mémoire dans le processus de construction des identités sociales et souligne le rôle central de la culture dans les luttes de pouvoir.

 

Pour qui a déjà passé quelque temps en Jamaïque, le sujet de cet article peut paraître tout à fait surprenant : il n’est nul besoin de s’attarder très longtemps dans les rues de Kingston, capitale de l’île, ou de Montego Bay, pour se rendre à l’évidence : la Jamaïque est, véritablement, un pays noir. Il n’y a guère que dans les quartiers riches d’uptown où l’on peut croiser des Européens en nombre plus élevé. Pourtant, cet état, qui a acquis son indépendance du Royaume-Uni le 6 août 1962, témoigne d’une relation conflictuelle à l’africanité de la majorité de sa population. Seuil du nouveau monde pour les uns, destination finale d’un voyage sans retour pour les autres, l’île a été forgée par quelques-uns des épisodes les plus sombres de l’histoire, entre conquête coloniale européenne et traite négrière. C’est cet héritage qui a déterminé les productions culturelles multiformes pour lesquelles la Jamaïque est si célèbre et qui structure, aujourd’hui encore, les rapports sociaux et les représentations identitaires de ses habitants.

2 - Le présent article tentera d’apporter un éclairage nouveau sur ce tournant de l’histoire jamaïcaine qu’a constitué son accession à l’indépendance. La thèse défendue ici est que la décolonisation a accentué certaines des tendances héritée de la dépendance plutôt que de les corriger. Une brève analyse de l’état des structures sociales au moment de l’indépendance permet de comprendre pourquoi l’institutionnalisation de l’identité noire par les idéologies traditionnelles s’est révélée impossible. Le concept de « nationalisme multiracial créole », mis en avant par les nouvelles élites étatiques, a dilué l’identité afro-jamaïcaine dans un cadre affectif flou (Ceyrat, 2009). La faiblesse historique du nationalisme noir, conjuguée à l’incapacité de la gauche locale à se départir des cadres cognitifs occidentaux, a perpétué la marginalisation de la population d’origine africaine héritée de la colonisation.

 

I. Les cicatrices mémorielles de la Jamaïque en 1962

 

3- De la double dynamique coloniale et esclavagiste, la Jamaïque a conservé, en 1962, une population cosmopolite. On y dénombre neuf ethnies inégalement représentées (Carley, 1963 : 106). Tout d’abord, on y trouve 1% de « Blancs », dont la plupart proviennent de familles d’anciens administrateurs britanniques, de colons européens ou nord-américains ou de Jamaïcains nés de parents blancs. Ensuite, viennent les hommes de couleur, qui composent 18% de la population et sont issus de relations interethniques Blanc/Noir, prenant le plus souvent la forme de relations Maître/Esclave. Les « Noirs » représentent 78% de la population et sont pour la plupart descendants des esclaves déportés depuis l’Afrique de l’Ouest.

. -4Les pratiques sociales sont, elles aussi, fortement marquées par la mémoire de l’esclavage. Après son abolition en 1834, les descendants d’Africains demeurèrent sans repères adaptés à la vie occidentale imposée par le colonisateur : pas de qualification autre que celle des plantations ; pas de terre, ni de revenu (Norris, 1962 : 11). Le fort taux d’enfants illégitimes chez les Afro-Jamaïcains témoigne de l’inadéquation des normes occidentales avec les comportements hérités de l’esclavage, lorsque le maître encourageait les femmes noires à avoir plusieurs partenaires sexuels pour améliorer leur fertilité (Norris, 1962 : 12).

La langue jamaïcaine constitue un autre symbole du fossé creusé entre les Noirs et les Blancs : le Jamaica Talk est un anglais créolisé dont la syntaxe a été assimilée pendant l’esclavage et mélangée à des influences africaines, loin de la pureté de l’anglais d’Oxford pratiqué par les Blancs (Barret, 1988 : 4). En conséquence, les élèves jamaïcains sont souvent confrontés à l’échec scolaire et à l’illettrisme (Norris, 1962 : 14-15). Enfin, les pratiques religieuses illustrent la « schizophrénie » (Norris, 1962 : 101) de la société jamaïcaine : il existe en Jamaïque une survivance du sorcier-docteur africain, nommé l’obeah-man (Norris, 1962 : 15-16).

 

 

Bénéficiant d’un niveau de vie supérieur à la moyenne, preuve de son importance, il est fréquemment consulté non seulement par les masses noires éduquées, mais aussi secrètement par les classes moyennes voire supérieures (Carley, 1963 : 136). Toutefois, cette pratique, touchant à la sorcellerie (on dit de l’obeah-man qu’il peut jeter et défaire des sorts), est interdite et qualifiée de délit aussi bien par la loi que par l’Eglise et les différentes institutions éducatives (Norris, 1962 : 15).

5- Sur le plan économique, le système jamaïcain fonctionne sur la base d’une stratification raciale bien établie : les responsabilités politiques, économiques ou sociales, sont dévolues à une élite coloniale blanche et européenne ; ensuite, généralement du fait de l’existence d’un parent blanc synonyme d’amélioration des conditions de vie, vient une classe moyenne composée de mulâtres. La grande majorité des individus est composée de Noirs, reléguée à des emplois peu qualifiés et peu rémunérés (Norris, 1962 : 32).

Dans les campagnes, parfois non loin de grands centres économiques comme Kingston, de nombreux Noirs vivent dans des huttes et vont quotidiennement pêcher en canoë. L’absence d’eau courante les force souvent à récupérer les eaux polluées d’uptown, provoquant de multiples problèmes d’hygiène (Norris, 1962 : 38-40). L’économie traditionnelle et vivrière, héritée de l’esclavage, qui subsiste dans les collines sous la forme d’une agriculture et d’un élevage sommaires, fait face aux grandes surfaces inutilisées par des propriétaires expatriés, souvent au Royaume-Uni (Norris, 1962 : 78-80).

6- Dans le souci de maintenir leur contrôle sur les territoires colonisés, les Britanniques ont créé une hiérarchie de la population fondée sur la race et la classe. De telles idées ont été promues au sein des populations subordonnées et continuent de structurer leur conscience politique (Allahar, 2003). Certaines franges de la population se sont identifiées aux définitions britanniques, d’autres les ont rejetées. Quoi qu’il en soit, cette identification ou ce rejet reposent sur une assimilation, positive ou négative, des critères européens qui par conséquent s’imposent à tous comme une référence.

La race noire africaine peut être vue comme le symbole de l’infériorité et de la domination, ou revendiquée comme une source de fierté et de pouvoir sur la route de l’indépendance. Dans un cas comme dans l’autre, les critères britanniques sont soit conservés en l’état, soit inversés, mais ils demeurent la pierre angulaire de la genèse des identités.

L’appartenance à une catégorie sociale est un prolongement de ce questionnement essentiel sur l’importance de la race dans la société jamaïcaine. Le Blanc avec toutes les caractéristiques physiques l’accompagnant (cheveux raides, nez fin, accent non-créole), occupe une haute position sociale, synonyme de confort matériel, de privilèges, de pouvoir et d’approbation sociale généralement partagée. Les mulâtres jouissent d’un statut supérieur aux Noirs dans la société, du fait de l’éducation reçue, mais aussi en raison d’une africanité réduite (Allahar, 2003 : 25-26). Le Noir est vu comme un symbole d’infériorité et de sauvagerie dans l’imaginaire colonial. L’identité africaine, d’abord rejetée pour des motifs de contrôle social, est ensuite diluée dans la multitude des influences, principalement venues de Grande-Bretagne et des Etats-Unis (Gray, 2003).

 

II Out of many, one People»1 : l’identité noire face au « nationalisme multiracial créole »

7- Du fait de la disjonction entre la réalité sociale de l’île en 1962 et la représentation des Afro-Jamaïcains en termes d’occupation de l’espace public, la construction d’une identité noire sur le terrain politique s’impose comme une nécessité : les idéologies doivent comprendre et transformer les frustrations du peuple noir en une véritable force politique de premier plan. Cependant, dès 1962, l’Etat passe sous le contrôle des « Euro-créoles» (Allahar, 2003 : 26-29), qui assument les responsabilités du gouvernement. Anton Allahar stigmatise leur manque de connaissances, notamment économiques, l’absence de traditions d’engagement politique et le manque d’expérience des nouveaux décideurs. De même, il met en relief l’incapacité de ces élites à conduire une politique étrangère réellement indépendante de celle menée par l’ancien colonisateur. L’auteur en déduit donc une faiblesse chronique de la nouvelle classe dirigeante, inapte à se dégager radicalement des schémas coloniaux toujours très présents dans les esprits.

  • 1 « Un peuple issu de la diversité », devise nationale jamaïcaine, citée par Deborah Thomas,Modern B (...)

8Le domaine culturel est aussi une illustration de ce phénomène : Deborah Thomas (2004 : 4) affirme que la décolonisation a été le théâtre d’une réévaluation culturelle, dans le but de créer une identité nationale indépendante. L’objectif était double : d’une part, il s’agissait de se démarquer de l’influence croissante de l’American Way of Life dans l’île ; d’autre part, cette démarche reflétait la volonté d’établir une spécificité jamaïcaine distincte des caractéristiques britanniques traditionnelles, afin de mieux s’en affranchir. Cette différenciation a donc consisté en la réactivation de pratiques culturelles découragées pendant la période coloniale. Toutefois, la subtilité de la démarche d’institutionnalisation entreprise par les autorités réside dans le processus de « sélection » des pratiques culturelles afro-jamaïcaines. Les dirigeants jamaïcains ont délibérément privilégié certains éléments, conduisant à la marginalisation des visions alternatives et à une « folklorisation » de l’identité noire (Thomas, 2004 : 5). Nombre des principes considérés comme représentatifs de la nouvelle identité du pays sont issus de la paysannerie traditionnelle, tandis que les nouvelles conduites culturelles des chômeurs urbains et ghettoïsés sont ignorées. La revalorisation des pratiques afro-jamaïcaines n’a pas nécessairement amélioré la position des populations associées à ce type de comportement dans la société, puisque la décolonisation ne s’est pas accompagnée d’une « réinvention» des systèmes idéologiques de l’Etat (Thomas, 2004 : 5).

  • 2 « Backwardness » (Thomas, 2004 : 55)

9 La continuation du schéma colonial par la nouvelle élite politique s’incarne dans le concept dit de « nationalisme multiracial créole ». Dominant dès 1962, ce modèle s’appuie, toujours selon Deborah Thomas, sur l’affirmation d’une identité jamaïcaine proche d’un nationalisme européen classique (Thomas, 2004 : 55) : celle-ci est fondée sur des concepts d’histoire commune et de culture plutôt que de race. La devise nationale, « Out of many, one People », que l’on pourrait rapidement traduire par « Un Peuple issu de la diversité », en fournit un bon exemple. L’accent est mis sur l’égalité de tous les groupes raciaux dans la construction de la nation nouvelle. Bien que la Jamaïque soit constituée de près de 80% de Noirs, l’héritage africain n’est pas revendiqué comme fondateur de l’identité nationale, davantage vue comme un assemblage de différents peuples. Pour expliquer ce phénomène, Deborah Thomas évoque une d’instrumentalisation de l’identité noire par les leaders indépendantistes dans un objectif politique (Thomas, 2004 : 55-57).

Afin d’affirmer sa légitimité face aux colons, la classe dirigeante créole a ressenti un besoin de désolidarisation de l’héritage africain, pour une triple raison : tout d’abord, l’Afrique représente, tant aux yeux des euro-créoles jamaïcains que de leurs interlocuteurs britanniques, une civilisation « attardée2 » dont les pratiques et les valeurs, qui remontent au temps de l’esclavage, dérangent l’ordre social moderne que les nationalistes entendent instaurer en Jamaïque. Une assimilation à une telle population de la part des colons les aurait privés de légitimité politique ainsi que de tout pouvoir de négociation avec les Anglais, toujours perçus comme un peuple supérieur.

De plus, on peut émettre l’hypothèse que la nouvelle élite politique avait besoin du soutien des acteurs locaux influents, majoritairement Blancs ou mulâtres, pour mener à bien son projet politique ; revendiquer une identité noire aurait probablement conduit à se couper de ce support précieux, qui n’entendait pas être assimilé aux descendants d’esclaves africains. Si cette distanciation de l’héritage africain a bien joué un rôle de reconnaissance externe vis-à-vis de la métropole coloniale, elle a aussi pris la forme d’un marqueur interne auprès des populations : les nouveaux leaders politiques se devaient, pour assurer leur légitimité, de fédérer le peuple jamaïcain autour d’une quête qui prenait la forme de l’indépendance de l’île. Il leur incombait donc de « ratisser large », c’est-à-dire d’inclure la grande majorité des Jamaïcains dans un cadre identitaire vague, dans lequel tous puissent se fondre sans pour autant effrayer les classes possédantes par un caractère africain trop affirmé, actant la dilution de l’identité noire dans un projet créole plus vaste.

 

Antony Ceyrat, « Les noirs a l’heure de l’indépendance jamaïcaine : histoire d’une majorité marginale », Études caribéennes [En ligne], 13-14 | Décembre 2009, mis en ligne le 29 juin 2010, consulté le 08 août 2011. URL : http://etudescaribeennes.revues.org/4083
Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg et de l’Ecole des Hautes Etudes Internationales de Paris), étudiant en Master 2 recherche « Histoire du Fait Colonial », Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS, Paris), antony_ceyrat@yahoo.fr

 

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Une emission présenté par Brother Jimmy avec comme invitée Carolyn Cooper

CoX Panthers..

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